SUR LES MARGES DE L’ HISTOIRE

 

SUR LES MARGES DE L’ HISTOIRE
LES MARGES, LA TRAVERSEE ET LES DIASPORAS AFRICAINES
Jean Godefroy Bidima

MARGES
L’histoire, nous disent sans rire les hegéliens, a souvent ses ruses. Pour eux, ce qui résultera du devenir historique n’est, ni prévisible, ni prédictible, mais se déploie et peut surprendre. L’histoire a ses ruses, mais quelle est l’histoire de la ruse, cet art du détour, du délai, du contournement et du dévoiement ? Comment faire l’histoire de cette ruse qui, à partir de ce qu’on a mis à la marge de l’histoire officielle, donne du sens et éclaire ? Comment la marge devient-elle l’un des lieux d’effectuation de l’histoire avec ses acteurs ? Et comment ne pas être injuste en ne considérant l’histoire que du point de vue de la grande temporalité de l’histoire des peuples ? Qu’en est-il des histoires individuelles, celles-là qui ne sont consignées nulle part et qui tissent la trame des itinéraires individuels ? Que dira-t-on des histoires des objets qui entourent les Sujets ? Et dans quelle mesure ces histoires des objets entrent-elles dans la constitution de celles des Sujets ?
Nous ne répondrons pas à ces questions, ce qui est à peu près sûr, c’est que nous entrons dans l’histoire et tissons nos histoires étant déjà endettés : dette de sens, dettes d’expériences et dettes de parcours.

Le sens – Dettes de sens d’abord, car les symboles et les divers langages et statuts que nous utilisons sont un héritage dont nous avons le droit soit d’être fidèles, soit de trahir. La dette de sens (expression très utilisée par le philosophe français Marcel Gauchet) pour nous, implique, la revalorisation de l’héritage. Dans les postcolonies, nous, postcoloniaux, ne sommes pas clairs quant à notre héritage. On pose souvent la question relative à celui-ci dans un dualisme effrayant où, le couteau de l’histoire à l’épiglotte, il nous est sommé de choisir entre la nouveauté (la Modernité) et l’ancien (Tradition). Souvent, si on choisit l’ancien, on le fait sous forme fétichiste et réactive, l’ancien non interrogé devient ce qui doit fonder l’histoire présente et on utilise souvent la notion de racine pour justifier cette célébration de l’ancien. Parfois, c’est le « neuf » que nous choisissons pour se sentir « Modernes » et coller à l’ère du temps. Ce « neuf-là » devient sans consistance et sans épaisseur historique. Le « neuf » produit ainsi une excuse à ne plus créer et surtout à refuser de franchir la limite imposée.
Toute tradition est ainsi une « reprise » et un non encore-accompli. La dette de sens de nos héritages veut dire qu’il faut dilater un présent cousu aux mesures étroites, les déchirer et retrouver un air frais. La reprise de l’héritage n’est donc pas un acte d’antiquaire qui stocke et emmagasine, mais un moment violent de transgression des limites et surtout un acte de dépistage des potentialités qui sont enfouies dans ce passé. Le poète René Char disait que, je cite de mémoire, « notre héritage n’est précédé d’aucun testament », ce qui veut dire que tout héritage est un franchissement, une traversée des frontières et une violence faite à l’habitude, aux convenances et aux limitations.
Comment traite-t-on de l’héritage artistique en Afrique ? Comment l’Etat colonial et postcolonial pensent –t- ils cette question de l’héritage ? Qui détermine ce qui devient héritage ? Qu’est-ce qui est rejeté hors du qualificatif héritage ?
Ces questions, non seulement renvoient à la notion de territoire (jusqu’où s’étend l’objet-héritage ?), mais aussi à celle de norme (quelles sont les règles qui accompagnent les usages des héritages ?). Dans tous les cas, la doxa ambiante pense qu’un héritage est fait uniquement pour être conservé, comme un objet mort qu’on ressusciterait de temps à autre sous forme parodique. Mais, à vrai dire, l’héritage est dans ces portions de nos cultures et de notre réalité qui sont porteuses de multiples possibilités.
Le plus important dans un héritage est ce qui n’a pas été accompli dans le passé. Le possible impliqué dans tout héritage est ce qui lui donne sa dimension proleptique. L’héritage ne renvoie pas uniquement au passé, il anticipe l’avenir et c’est la raison pour la quelle il est un moment de transition et de dépassement. Par l’héritage, on dépasse les bornes de notre petit présent rivé aux impératifs de la consommation et aux luttes de survie et de pouvoir. Qui est contre l’héritage plus que la consommation et le marché ? Ceux-ci veulent des Sujets et des Communautés désaffiliés, autrement dit, ne soutenant plus cette lignée verticale qui rattache les Sujets à l’Univers symbolique. L’histoire des marges est aujourd’hui celle de ceux qui maintiennent et utilisent des symboles qui ne cadrent plus avec la logique de la consommation, ou bien qui la critiquent ouvertement. Franchir les frontières peut ici avoir un sens critique : celui de maintenir vivants ces symboles et ces pratiques sociales qui ne privilégient pas uniquement le pouvoir et l’accumulation.

Les expériences – Dettes d’expériences ensuite. Nous agissons à la fois par imitation : nous mettons nos pas sur les pas des autres soit pour mesurer la longueur et la largeur des nôtres, soit pour brouiller les traces. On adopte aussi l’expérience de la création. Créér, ici ne veut pas avoir un sens théologique, à savoir, produire une réalité ex nihilo, mais prendre le train à la gare qui est devant notre porte et le guider avec notre propre vitesse et notre propre carburant ainsi qu’une destination choisie par nous mêmes. En termes clairs, créer c’est « bricoler ». Le bricolage au sens où l’entend l’anthropologue Lévi Strauss veut dire : prendre un objet et le détourner de sa fonction première pour lui faire jouer un autre rôle. C’est franchir la limite qui a été fixée à un objet par le fabricant pour le faire entrer dans une autre configuration. Créer, c’est donc franchir la limite, aller au-delà du prévu, du convenu et des normes. Créer, c’est produire sa propre marginalité, celle qui ne regarde toute ligne et toute limite que comme invitations au franchissement. La création artistique est l’un des domaines où la création est en jeu. Le jeu – qui est comme le dirait le philosophe Eugen Fink, le « symbole du monde » – est ainsi ce qui nous permet de mesurer nos écarts et nos franchissements. On dit souvent qu’il faut prendre le jeu dans sa double acception de respect des règles (Game) et d’invention des combinaisons et improvisations nouvelles (Play). Tout se joue là au croisement entre le respect et l’invention.

Les parcours – Dettes de parcours enfin. Nos parcours sont à la fois imposées et choisis. L’histoire et la géographie nous imposent les parcours. Nous ne choisissons pas l’endroit de notre naissance. Les nouveaux territoires, le nomadisme et les repeuplements sont le lot des populations aujourd’hui. Il arrive aussi de choisir le lieu de notre vie, le style de vie et d’exercice. La dette de parcours veut tout simplement dire que nos trajectoires sont à la fois prédéterminées et sujettes à révision, et que la fatalité d’une existence dessinée une fois pour toutes n’existe pas. Devant une vie faite de limitations et de difficultés structurelles, il faut remettre en marche les notions « d’initiative », de confiance et d’horizon. L’initiative incite à l’action, au cours du déploiement de celle-ci, la confiance critique devient un prophylactique pour défier la peur, les petits arrangements avec l’ordre établi, le narcissisme, le populisme, les calculs mesquins et le bavardage de ceux qui savent aligner les grands mots, avec des mines graves, dans des volumes et devant les écrans et micros. Pas de parcours sans visée. Par les marges, on pourrait envisager les actions à court, à moyen et à long terme. Comment traverser dans et par les marges ? Comment redonner aux marges le mouvement de franchissement ? Qu’est-ce que traverser dans les marges ?
 
LA QUESTION DE LA TRAVERSEE: TRAVERSER DANS LES MARGES

La notion – La notion de traversée n’est pas neuve, elle aurait comme symboles le thème religieux du passage, et la question philosophique du devenir. Le passage relie la provenance et la destination, l’avant et l’après et le devenir dit de quels intensités et de quels dynamismes les êtres et les situations sont faits.
Les philosophies africaines se sont préoccupées le plus souvent de la question de l’identité. Cette identité tournait autour de sa propre constitution : qu’est ce qu’une philosophie qui se dit africaine ? Quels sont ses rapports à la langue, à l’action, à la politique et aux philosophies des autres cultures ? Cette identité fut aussi celle de la culture africaine : qu’est cette culture ? D’où vient-elle ? Comment garder son intégrité devant les questions posées par la colonisation ? L’identité fut aussi questionnée à travers le prisme psychologique : que veut dire être africain au moment où les langues parlées, les systèmes symboliques dominants (religions, écoles et mythes, catégories scientifiques et montages juridiques, système d’échange économique) viennent des autres cultures ?
La notion de traversée prend les choses dans une autre sens, il ne s’agit pas d’abolir toutes ces questions relatives à la constitution des identités, mais plutôt de voir comment les Etres et les institutions deviennent. Ce qui est important ce n’est pas seulement la constitution de la chose mais sa traversée, autrement dit comment elle devient. La question de l’identité interroge la constitution (des choses, des Etres et institutions) la perspective de la traversée fait attention aux transitions, aux passages et à ce qui se situe entre : « L’entre-deux ».
 
ENTRE MARGES  : LA QUESTION DE LA MISE EN CONTACT DES DIASPORAS ET DES POPULATIONS AFRICAINES.

La mise en rapport entre les individus requiert beaucoup de choses mais dans le cadre des relations interafricaines (diaspora et ceux du Continent réunis), on peut veiller sur deux choses essentielles à toute communication dans l’Afrique actuelle : les interdits fondateurs, et la reconnaissance.

Interdits fondateurs – Chaque société se structure avec des normes, représentations et aspirations. Les normes autorisent et donnent une justification aux actions en traçant des limites et l’espace d’évolution. Les représentations donnent une teneur symbolique aux actions de même qu’on ne peut parler sans grammaire, on ne peut agir dans l’espace public sans cette grammaire du sens qu’est le symbole. Les aspirations enfin portent les individus et sociétés vers quelque chose d’autre qui n’existe pas encore (la paix, le bonheur, le travail, la santé, la vie éternelle, la domination etc…etc…). Autour des normes, représentations et aspirations se profilent les interdits, sorte de garde-fou. Dans ces interdits, chaque société « bricole » (au sens de Lévi-Strauss), ruse avec ses interdits, les recycle et les transforme en fonction de ses besoins. Mais, chaque société a en elle-même ce qu’on nomme les interdits fondateurs. Ce sont ces instances qui, si elles arrivent à être ébranlées, la société aura une grave crise pouvant aller jusqu’à la dislocation. Il faut donc distinguer dans chaque groupe humain structuré ce qui lui tient à cœur (le profit, le sacré, l’honneur, la paix, la vérité etc…). Dans les rapports avec la diaspora, la question est de savoir comment celle-ci recycle-t-elle ces interdits fondateurs et, au niveau de ceux qui sont restés en Afrique, comment ces interdits fondateurs s’affrontent et se conjuguent pour donner chaque jour naissance à la Nation. Donc, diagnostiquer les interdits fondateurs que la simple loi (positive) des juristes ne peut décrire.

La reconnaissance – On vit par le regard des autres, on est content de l’appréciation des autres, on est malheureux (des) par les autres. La question de la reconnaissance est ainsi au cœur du jeu social. Les Africains veulent être reconnus pour ce qu’ils font et sont. Les diasporas africaines veulent être reconnues pour ce qu’elles font et sont, il est donc important, en agissant avec elles, de prendre en considération ce désir de reconnaissance et la frustration qui y est en dessous. Le manque de reconnaissance est le lit propice au ressentiment qui est une sorte de rumination négative qui ne fait pas avancer. Afin de désamorcer le ressentiment, il faut remettre sur pied les mécanismes de reconnaissance à travers le dialogue et l’écoute.
 
CONCLUSION : LES MARGES EN MOUVEMENTS

Dans les marges, on pense aussi que la seule exclusion sociale suffit à nous placer dans la sphère du bien et de l’éthique contre ceux qui excluent. Le seul fait de se retrouver marginalisé n’est pas une justification en soi, même si nous devons le regretter, la marginalisation ne rend pas le marginalisé juste et bon. La marge de la société est un lieu, un état et non un mérite. Il y a souvent une arrogance éthique des exclus qui, au nom de la revendication de leur bon droit, « se croient supérieurs » aux exploiteurs » qui, eux, naturellement, se « croient aussi supérieurs » aux exclus. Ces deux types de croyance – celle des oppresseurs qui naturalisent les canons de l’oppression et celle de l’exclu (qui ne naturalise pas les canons de l’oppression) qui, le plus souvent, se croît franc de toute critique parce qu’étant justement dans les marges – doivent être questionnées si on voudrait que les marges de l’histoire puissent inscrire un sens dans celle-ci. Les marges ne sont qu’une invitation à franchir ses propres limites.
 
New Orleans, 16 Février 2016
 
Jean Godefroy BIDIMA
Professeur Tulane University
New Orleans, LA
USA
©2017_CrossingBoundariesOfDoubt/Jean_Godefroy_BIDIMA